Instantané/Momentané | Huile sur toile

Instantané/Momentané | Notes choisies

L’album de famille/ Une boulimie de téraoctets.

L’individualisme hédoniste, armé d’appareils de photographie numérique et de capacités de stockage en continuelle croissance, a enfin trouvé l’art et la manière de documenter le quotidien de la famille et par extension le sien ; exercice de soi réalisé sans vergogne, sans véritable limite imposée par le coût, et facilité par l’accessibilité de ces nouvelles technologies. Nous pouvons mitrailler tout ce qui vit et se meut ici-bas et plus ! C’est commode et ce n’est pas cher !… Dégâts collatéraux : la rareté et le sens de la mesure sont à jamais perdus ; la pertinence de photographier ou non tel sujet ne s’interroge plus ; la douce impatience dans l’attente du tirage argentique a laissé place à l’insatiabilité d’un chaos d’images immédiates. Entre autres conséquences : de nouveaux symptômes sont nés de l’usage de ces nouveaux outils dont la captation quasi compulsive qui tente coûte que coûte de saisir la fulgurance de l’instant, qui bien souvent aurait gagné à disparaître sans témoin. Tout devient égal et éligible… Néanmoins, les nouvelles technologies perpétuent aussi les anciens codes, les grands classiques, transmission oblige, tradition tenace : la galerie des airs de famille, les portraits imitation de l’art du portrait, les mêmes enfants qui été après été reprennent la même pose sur la même plage, suite de photographies à la fois distinctes et normatives, qui prescrit en silence de prolonger ce geste  d’année en année, et reconstruit ainsi le défilement du temps et des images comme pour une cinématographie générale, le grand cinéma de la famille, l’incommensurable écran de la vie… Par ailleurs, l’album de famille demeure le livre de nos morts, ceux que l’on pleure encore, et, pour être tout à fait exhaustif, ceux que l’on a déjà oubliés… Finalement, le prix du sacre de la famille se calcule en téraoctets, en sauvegarde dans le cloud, en dépense énergétique, en dérèglement climatique. Chacun accède à un luxe autrefois réservé à une élite : pérenniser son image et ses archives. L’histoire continue et avec elle la lutte des classes.

L’album de famille/ Anamnèse et simulacre.

Longtemps je n’ai pas pris de photographie. Aucune image de mes années de voyages. Pas même de carnet à la manière des peintres. Aucun regret : voyager incognito et s’oublier… Puis mon fils est né. C’est ainsi, il y a un avant, il y a un après. Ce fils appartient à la génération des innovations technologiques qui nous occupent. Concomitance des avènements. Début de l’album de famille qui de fait s’inscrit dans la continuité d’autres albums où le lien généalogique et reconnaissance du lignage, le rapport au temps et à la disparition, le « nous » des parentés et des fraternités, rejoue le récit et le continuum de la vie, relie par le truchement de logiques propres ce qui est discontinu, assemble les fragments d’une fresque distendue, réinvente la famille encore et sans cesse, et inlassablement la remet sur scène, unité de temps et de lieu. Cependant, l’album est tout autant le lieu du souvenir que du fantasme, mais pour assurer sa continuité et tenir son rôle, faire œuvre, il se doit aussi d’éluder ce qui irrite trop, ce qui ulcère certains, et pour ce faire n’hésite pas occulter, à manipuler, à réécrire l’histoire pour les besoins de la cause. L’album de famille crée du lien tout autant qu’il aliène. Il individualise et indifférencie. Il impose ses schèmes, son identité. Il pointe autant l’indéniable ressemblance que la trop forte différence, et ce avec indulgence, tendresse, ou à l’inverse avec suspicion. Toutefois, ne nous posons pas en victimes, nous sommes les acteurs consentants de ce jeu, de cette célébration d’un « nous » inconditionnel, extasié, mythifié, mystifié ; nous élaborons cet album tout en le consultant, nous réinventons un « nous-mêmes » des ressemblances qui s’estompent, et de là nous interprétons en boucle le « nous » et le « soi » ; au risque de nous exposer à ce double tranchant des photographies qui nous remémorent à la fois ce que nous avons eu mais aussi ce que nous n’avons pas eu, et donc ce qui nous manque.

L’album de famille/ Le pixel ramolli, le pixel aboli.

Physiquement instables, la plupart des formats d’images numériques, format RAW excepté, se dégradent assez rapidement à l’usage. Profusion et obsolescence : bienvenu dans un monde moderne ! Aussi, pour recréer de la rareté, pour prévenir une disparition inéluctable, avec amusement et un soupçon d’ironie, j’ai réinterprété en peinture quelques photographies de l’album de famille ; recouvrer quelques moments choisis et leur redonner une matérialité, recycler un narratif, réécrire un document et concrétiser un objet. La peinture magnifie, c’est son principal défaut ; elle œuvre pour refigurer le récit, elle capitalise sur son passé, elle historicise l’anecdotique ; elle court après la même fiction que l’album de famille, réfréner l’extinction et nommer les anonymes ; ce que la peinture peint accède à une autre temporalité et à une autre nomenclature, intègre la famille et la dimension de ce qui est peint ; la peinture est un rite de passage, elle transfigure l’image, elle fabrique l’icône.

Peinture/Temporalités.

Il y a plusieurs dimensions de temps dans une peinture, comme autant de plans de lecture qui coexistent et sédimentent en strates distinctes ; dans ce même objet, quatre théâtres d’opérations : le temps de la production, le temps de la contemplation, le temps de la conservation, le temps narratif.

Peinture/ Le temps autour de l’instant.

 En dépit de sa lente élaboration, un moment plus ou moins élastique, le tableau est un instantané dont la représentation inanimée, cependant point de vue synoptique idéal mais aussi point de bascule, cependant figure du déroulement de l’action et suggestion de l’effet de durée, donne à voir un avant et un après de cette fixité ; rupture et déséquilibre pour la mise en marche d’une cinématographie figée comme par cryogénie.

Peinture/ Le temps long.

Le tableau est infiniment disponible au regard, c’est sa vocation. Le renouvèlement continu de la contemplation inscrit paradoxalement et l’observateur et l’objet observé dans un même présent ; il y a souvent une aberration dans la juxtaposition, réelle ou factice, de ces deux temporalités qui se confortent : la raison se heurte au mythe de l’immanence, l’objet prend l’ascendant sur l’observateur et se maintient en sauveur des incomplétudes. Mais, aussi, réaliser l’amplitude de la contemplation face à l’œuvre qui visibilise le cours inexorable de ce qui se perd, c’est voir que le temps est ce qui avec l’eau et le carbone nous donne forme et masse.   

Peinture/Objet sacrificiel

L’expérience de peinture est un face à face in situ. La peinture n’est ni un document ni un moyen de transmission ou de diffusion d’une information, ni un écran, ni une fenêtre ; c’est un solide dont on prend la mesure avec son corps, la peinture exige la présence physique de l’observateur, pour vibrer avec lui, reconquérir une matérialité dans le monde. Oubliez l’image, éprouvez la peinture !

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